Le pharmacien, proche de nous


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Proche de nous

 

L'autre jour, je suis retourné dans le village de mes grands-parents. Avec un petit pincement au c'ur, j'ai retrouvé les paysages de mon enfance, les pâturages, les vergers et les chemins verdoyants qui montent vers la forêt. Sur la place centrale, la mairie et l'église se regardaient toujours bien en face, me rappelant les gentilles oppositions entre mon grand-père, radical convaincu, et ma grand-mère qui, chaque premier jour de la semaine, 's'habillait' pour la messe dominicale

 

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Pourtant, il me semblait que quelque chose avait changé. La fontaine versait son petit filet d'eau comme avant, il y avait moins devélos posés contre les murs des maisons, plus de voitures à stationner le long du vieux marché couvert. Mais, mon impression  ne venait pas de là. C'est alors que je compris ce qu'il manquait.

Dans ma jeunesse sur cette même place, se trouvaient deux ou trois cafés, il y avait aussi un marchand de couleur, une charcuterie et sa charcutière au teint rose, la fameuse crèmerie où nous achetions le 'beurre de la ferme' et surtout l'épicerie qui transformait notre argent de poche en bonbons, chewing-gum et carambars.

Et puis, je m'aperçus aussi que les bancs, tout autour de la place, étaient vides. Ce lieu qui constituait encore le centre de vie du village quelques décennies auparavant m'apparut triste et gris.

Le seul endroit d'où s'échappaient conversations, rires et cris, se trouvait au soleil sur ma droite. Côte à côte, la pharmacie brillait de ses vitrines lumineuses, la boulangerie respirait le pain chaud et les croissants frais et le boucher, le cheveu rare et de plus en plus gris, se tenait derrière son étal. 'Heureusement, qu'ils sont encore là, dis-je à ma grand-mère en lui tenant le bras pour l'accompagner jusqu'à la pharmacie. Il me semble qu'il n'y a du monde qu'ici'. 'Tu ne crois pas si bien dire, me répondit-elle. La boulangère me confiait l'autre jour que si la pharmacie n'était pas là, elle aurait du mal à rester ouverte.'

Je me souvenais effectivement que maintenant, ma grand-mère devait se rendre une fois par semaine dans le bourg distant d'une dizaine de kilomètres au supermarché. Ses voisins la conduisaient pour y faire les courses. C'est avec eux aussi qu'elle se rendait une fois par mois chez le médecin de la même ville, depuis que son docteur du village avait pris sa retraite sans être remplacé. 'A la télé, me dit-elle, on nous parle toujours de proximité, de communication plus facile, j'ai bien l'impression qu'il n'y a plus que notre pharmacie qui soit vraiment à proximité.'  Je me souvenais alors d'une récente discussion avec mon pharmacien qui soulignait cet aspect. 'Aujourd'hui, les pharmacies constituent dans certains endroits les seuls espaces médicalisés. Les médecins ne peuvent plus exercer dans les petites agglomérations. Pour des raisons logiques, ils se regroupent avec d'autres professionnels de santé au sein des maisons médicales. Pas étonnant qu'on demande aux officinaux de mieux suivre les patients, de s'investir dans de nouvelles missions, la pharmacie reste bien souvent, la seule solution pour obtenir une aide et des conseils en matière de santé.'

'Tu vois, me raconta ma grand-mère en sortant de la pharmacie, ici ils me connaissent, je peux leur parler, leur demander de m'aider. Et puis, je rencontre toujours une connaissance avec qui je papote un peu, cela me fait du bien. D'ailleurs, c'est pareil ailleurs. Tu sais ma s'ur qui habite dans un quartier de Lyon. L'autre jour, oui l'autre jour, elle me disait qu'elle aime bien aller dans la pharmacie de son quartier. Elle parle avec eux, cela lui rappelle quand elle était infirmière. Ils sont gentils et toujours disponibles. C'est bien aussi quand on peut prendre son temps, vivre quoi !'

Michel Crosnier